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et quelques suivantes de A demain, dit le bleu (Louise Nesselis).
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Extrait : « – Vous avez le choix entre la Belgique et la Belgique, me lance sans rire Paul Brown qu’en d’autres circonstances j’aurais trouvé drôle.
– Je choisis la Belgique.
– Très bon choix, poursuit-il satisfait, comme s’il avait vendu une voiture. Vous allez y représenter notre maison. Nous n’avons personne à Bruxelles.
Stupéfaite, je reste une seconde sans voix puis tente de faire bonne figure et me risque à ironiser :
– C’est une chance !
– Trouvez des œuvres pour nos prochaines ventes du soir : authenticité incontestée, qualité irréprochable, provenance prestigieuse. Distinguished private collection, précise-t-il, d’un air supposé connivant, finalement peu convaincant. Comme j’esquisse un vague mouvement des lèvres pour obtenir des précisions, il reprend d’un ton glacé :
– Vous serez payée les deux tiers de votre salaire pendant six mois, la moitié pendant trois mois, le tiers les trois mois suivants. Ensuite, vous retrouvez votre liberté. Vous serez commissionnée sur les affaires que vous apportez. Prenez-le comme une opportunité. Et faisons le point dans un an. Assis dans le fauteuil en face de moi, les jambes croisées, en apparence parfaitement calme, Brown se penche et s’approche de moi, me tend une main qui appelle mon consentement, sans que son visage n’exprime la moindre émotion. Abasourdie, je n’émets aucun son, je n’ai aucune réaction. Il poursuit son monologue, en me fixant des yeux :
– Vous avez fait du bon travail pour la renommée de notre maison. Mais vous n’êtes pas sans ignorer le résultat de la dernière vente. Et que dire de votre initiative ?
Il n’attend pas ma réponse pour siffler entre ses dents un cinglant Décevante ! avant de livrer sa sentence :
– Je suis au regret de vous dire qu’il devient impossible d’envisager de poursuivre notre collaboration aux mêmes conditions.
Je me refuse, pour l’heure, de décoder ce que signifie, pour mon boss, de ne pas poursuivre une collaboration aux mêmes conditions vu la coupe claire qu’il vient d’annoncer sur mon salaire. Devant mon silence persistant, il hésite, réfléchit une seconde et précise, faussement confident :
– Impossible en la difficile conjoncture que nous allons traverser. Vous comprenez, Juliette ?
Désolée, je ne saisis pas. Au moment présent, qu’il prononce mon prénom me fait l’effet de recevoir un seau de glaçons sur la tête, qu’il me demande de le comprendre, de sentir les glaçons fondre un à un dans mon dos, me glacer tous les os. Malgré la chaleur accablante qu’il fait dans la pièce, j’ai du mal à y trouver un quelconque agrément. Je ne comprends pas. Et je ne veux pas comprendre. Dix années de bon travail balayées par une initiative décevante. J’attends des explications. Si j’ai commis une faute, je mérite un procès en règle, pas une exécution sommaire. J’attends. Le procès ne vient pas. Je crois connaître Brown, un type franc. Je le sens fuyant. Son ton est blessant. Malheureusement il a sa tête de serpent. Si je bouge, il mord. Si je ne bouge pas, il m’hypnotise et m’endort. Dans les deux cas, j’ai tord. Il veut ma mort. Visiblement exaspéré par mon hésitation, lassé par mon absence de coopération, il s’avance vers moi, me saisit la main que je tarde à donner et fait mine de la secouer pour sceller un accord plus qu’improbable. En guise de salutation finale, il se lève et achève, lapidaire :
– Pour les détails, voyez la DRH. Elle en sait plus que moi sur les formalités et les papiers à signer. Vous travaillerez avec Alan qui supervise désormais le département d’art contemporain. Voyez-le sans tarder. Pour la première fois depuis le début de notre court échange, l’homme se risque à sourire. Ce n’est pas un bon signe. Brown, associé avec son oncle de Brown auctions, n’est pas réputé pour son empathie ni son amabilité. Je l’ai appris au cours des années travaillées à ses côtés. Le voir sourire me confirme dans l’idée que mon sort est fixé, sans possibilité de discuter. Adjugé. Marteau. Le couperet est tombé. J’en fais les frais. Je l’entends juste murmurer un Good luck qui ne me dit rien qui vaille, en me raccompagnant jusqu’à la porte de son bureau.
Un instant plus tard, je me retrouve dans le couloir, sans avoir prononcé un mot. Je suis assommée. Ensuite vous retrouvez votre liberté. Ne pouvait-il pas dire : vous êtes virée ? Cela aurait été clair et plus proche de la réalité. Licenciée, renvoyée, remerciée, congédiée, débarquée, virée. Non, il n’a rien dit de tel. Il fuit, se dérobe, esquive. Il me retire mes fonctions à la communication. Il m’exile, m’expatrie, me demande de quitter Paris pour faire un travail que je n’ai jamais fait, gérer le contact avec les collectionneurs et négocier les consignations.
Dans le couloir, il règne un silence inhabituel. D’ordinaire animé à quelques heures du congé du week-end, avec les allers et venues des uns et des autres, rires, éclats de voix, il est désert. Totalement, curieusement silencieux. Des bureaux aux alentours, il ne sort aucun bruit. Chacun est trop absorbé par sa tâche pour lever la tête à mon passage. Je me fais l’impression de m’être transformée en ectoplasme. Invisible, furtive, fugitive, comme flottant dans les airs en me dirigeant, sans réfléchir, vers la sortie après avoir récupéré mon sac, ma veste, un dossier, trois affaires personnelles.
Inutile de m’attarder ici une seconde de plus. Personne ne me voit, personne ne me parle, personne ne m’arrête. En chemin, je ne croise personne. Chacun vaque, se détourne, se dérobe, se défile. Et redoute. Silence de connivence ou de circonstance ? Qui est le prochain sur la ligne des départs ? Dans un an, vous retrouvez votre liberté ! Avant même que le délai fatal ne soit expiré, vous n’avez plus droit à un regard, aucune attention. Vous ne faites déjà plus partie de la maison. Il y a l’avant et l’après passage dans le bureau de Brown. Avant, vous vivez, vous parlez, vous souriez, vous respirez, vous existez. Du moins, vous le croyez. Après, vous êtes défait, détruit, cassé, broyé. C’est ce que je ressens lorsque je pénètre dans l’ascenseur, les portes se refermant brutalement derrière moi, avec un bruit de métal sec. Je me sens brisée. Des pensées contradictoires me viennent à l’esprit. Je ne suis pas aveugle. Je perçois bien que l’ambiance est tendue depuis les résultats calamiteux de la dernière vente aux enchères du soir. Le Tombiak, tableau renommé doté d’un excellent pedigree et promis à une belle adjudication, a été ravalé, comme beaucoup d’autres lots au catalogue de cette vente, trop de lots. Des têtes sont déjà tombées. Des missions ont été recadrées, des postes supprimés, des recrutements ajournés. Je ne me voyais pourtant pas menacée, n’étant pas directement impliquée dans l’enchère et ayant le sentiment d’avoir bien mené la com de cette vente dans une conjoncture économique difficile, gagnée par la frilosité et la nervosité. Sentiment apparemment non partagé qui me vaut d’être remerciée. Comment interpréter autrement cette décision de m’envoyer à l’étranger sans même me consulter, sans me laisser m’expliquer ? Une opportunité ? En regagnant la sortie de l’immeuble, j’ai du mal à apprécier cette chance qui m’est donnée.
Paul Lawrence Brown est un homme doué, redouté dans le métier. A vingt-cinq ans, commissaire-priseur juste diplômé, il s’associe avec son oncle Arthur Alistair Brown et impose d’emblée son style dans le monde feutré des enchères londo-nien. Très vite il se spécialise dans la vente de la peinture fraîche, directement sortie de l’atelier des artistes, devient partie aux plus beaux records de vente des années quatre-vingt dix. Il hisse la maison Brown des profondeurs de la vente de croûtes victoriennes aux lumières des enchères des œuvres contemporaines les plus scandaleuses. Il affole les artistes, subjugue les collectionneurs, magnétise les conservateurs, agace les critiques. Il est aussi une figure audacieuse de l’art contemporain anglais, mécène généreux qui collectionne avec passion. Il travaillerait encore à Londres si une mauvaise affaire n’avait mise à mal sa belle réputation de commissaire-priseur collectionneur à qui tout réussit.
Souvenez-vous cette sculpture représentant un crâne hérissé de fleurs. Estimée à un prix faramineux dépassant les quinze millions de livres, elle est présentée à grands renforts de publicité, montrée dans les journaux spécialisés comme l’œuvre la plus emblématique, la plus achevée de son créateur, l’artiste David Gunter, prodige turbulent, le plus inspiré de sa génération. Les collectionneurs du monde entier se pressent pour assister à une vente annoncée comme exceptionnelle, à laquelle chacun souhaite se montrer ou participer. Elle rassemble tout ce que le gotha du monde de l’art compte. Elle se présente comme une vente pouvant atteindre les sommets, elle se termine en calamité. Brown a-t-il trop promis, a-t-il perdu la tête ou perdu la main ? Toujours est-il que la vente se déroule dans une ambiance confuse. Le bruit court que la sculpture n’a pas trouvé preneur contrairement à ce que le tomber de marteau laisse penser. Le nom de l’acquéreur n’est pas révélé. Dans le milieu, il se dit que le lot a été ravalé, rendu à l’artiste, ou vendu en aparté, de gré à gré, un accord âprement négocié. La machine se grippe, le charme se dissipe. Suite au battage médiatique dont a fait l’objet l’illustre crâne, la maison Brown opte pour le repli stratégique. Tous les lots proposés aux enchères ne trouvent pas acquéreurs. Mais il est d’usage dans la profession d’indiquer si une œuvre est cédée ou passée. Au lieu de ça, en l’espèce, Brown défend le droit à l’anonymat des acheteurs, entretient un flou savant pour ne pas ternir sa réputation et voir se tarir les futures consignations. De déclarations en allégations, de démentis en contredits, l’affaire devient suspecte puis compliquée. Vanité des vanités. Que d’histoires autour d’un crâne fleuri. L’artiste est alors sommé de s’expliquer. Contre toute attente, celui-ci ne donne ni explication ni information censée. Le monde de l’art s’interroge. Quelques semaines plus tard, avec son sens de la dérision légendaire, Gunter lui apporte une réponse décalée. Il convoque la presse qui, mi-médusée, mi-écoeurée, doit contempler et apprécier sa dernière création : un autre crâne, celui-ci rempli de morceaux de viande en décomposition et recouvert d’asticots vivants. C’est répugnant, mais puissant esthétiquement parlant. Gunter atteint son but au-delà de ses espérances. Le crâne dévoré par les vers fait la une des journaux. On hurle au génie, on crie au scandale. On glose sur la décomposition du marché de l’art, on vitupère sur la pourriture de la création contemporaine, les outrages des artistes, l’argent fou qui pourrit tout. En revanche, sur les écrans médiatiques, le crâne aux fleurs a bel et bien disparu. On n’en parle plus. L’histoire en serait restée là si, trois mois plus tard, Gunter n’était pas trouvé sans vie, nu au milieu de son atelier. A ce jour, sa mort reste inexpliquée. Sa famille refuse que le corps soit autopsié. Excès de drogue (il ne se drogue pas), excès d’alcool (il ne boit pas), excès de médicaments (il n’est pas malade) ? Aucune trace de coup, aucune effraction, aucun message laissant supposer l’acte d’un désespéré ou d’un déséquilibré. Gunter est retrouvé mort, assis par terre, tenant dans une main un crâne peint en doré, œuvre jamais divulguée, et dans l’autre le crâne aux asticots. A ses pieds, le crâne aux fleurs refait son apparition. Le mystérieux collectionneur qui remporta la sculpture la lui a-t-il restituée ? Pourquoi ? Elan de bonté ? Excès de culpabilité ? Geste artistique ? Ou Gunter l’a-t-il récupéré de la maison de ventes contre un silence chèrement payé ? Que s’est-il réellement passé ? Comment Gunter est-il mort ? Pourquoi cette macabre mise en scène ? La rumeur se remet à courir, l’affaire glissant sur la scène médiatique de la rubrique Culture à la rubrique People puis Faits divers. On met au grand jour une prétendue relation homosexuelle entre l’artiste et le commissaire-priseur. On évoque un possible crime passionnel. On prête à Gunter un penchant pédophile et quelques insolites aventures zoophiles. Aucun démenti ne vient du mort qui, de par les cieux où il se trouve, ne peut se défendre, mais se réjouit probablement de cette ultime performance artistique tapageuse. Brown ne consent pas davantage à parler. D’ailleurs en a-t-il le choix ? Sa réputation en sort abîmée. Artistes inspirés, collectionneurs fortunés, tout disparaît du jour au lendemain de sa clientèle. Plutôt que d’abdiquer ou s’apitoyer, l’anglais prend le parti de s’exiler. Pas à Guernesey ni sur le rocher de Gibraltar mais en France, à Paris. Sans jamais rien révéler. Officiellement il profite de l’aubaine de la toute nouvelle liberté d’établissement octroyée aux étrangers pour créer des sociétés de ventes aux enchères publiques. Officieusement il fuit une dette lourde à payer, conscience en tourment ou instruction pénale en suspens. Transférer sa maison de ventes lui permet de gagner du temps et travailler à refaire sa réputation d’antan. Cette histoire est oubliée. A Paris, la maison de ventes jouit d’une confiance retrouvée et d’une belle notoriété. Paul Brown est un professionnel du monde de l’art efficace respecté. Aujourd’hui face à sa tête de serpent, il m’est inconcevable d’envisager de lutter. A quarante ans, je vois une page de ma vie se tourner. Une seule idée, serrer les dents, faire comme toujours, comme avant, dans les pires moments, avancer, sans se retourner… »
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