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et quelques suivantes du roman D’or et de grâce (Lila Reiter).

Extrait « Le chat écoute le vent. Il attend qu’il se mêle au chant des oiseaux nocturnes, sonnant l’appel de la chasse. Assis bien droit sur le rebord en marbre, devant la fenêtre entrebâillée, il hume l’air glacé, il scrute l’obscurité. Il guette. Il cherche sa proie du soir. Immobile, invisible de l’extérieur, la silhouette noire formant une ombre sur la vitre, il traque des yeux un mulot qui traverse le jardinet devant la maison, qui se faufile entre lavande et buis, rêvant d’y planter ses griffes ou ses crocs. Ou les deux. Quand la sonnette de la porte retentit, il se tourne vers moi et, interrogateur, il me fixe de ses grands yeux verts, en inclinant sa petite tête sur le côté. Fin de la chasse imaginaire. Je n’attends personne. Cette visite est d’augure incertain. A cette heure, presque minuit, il ne peut venir personne. Ou bien n’importe qui. Je repose le livre que je tiens entre les mains, je saisis mon téléphone et me lève du canapé où je suis assise. Le chat se raidit, bondit et me suit. Sans hésiter, je me dirige vers l’entrée, l’oreille aux aguets, le chat sur les talons. Au nouveau coup de sonnette, strident, impatient, je sursaute, prise d’une crainte. Un maraudeur prend-il la peine de s’annoncer ? Je jette un coup d’œil à l’œilleton de la porte. Il y a bien du monde de l’autre côté. Dans la lumière blafarde du perron, je distingue trois formes, deux individus qui me sont inconnus, l’air peu accort, mastards engoncés dans des costumes gris mal coupés, entre les mains desquels un bougre ne semble pas au mieux de sa forme, le corps mou dans un grand manteau de laine, les longs cheveux noirs dépeignés, les yeux fermés, le visage ensanglanté.
A cette méchante vision, je réprime un cri. Cet homme, je le connais. C’est l’artiste Kostya Borotchenko qui m’apparaît tenu debout par les bras, tel un Christ en croix, entre deux mauvais larrons.

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Pourtant la journée avait bien commencé. Je m’attendais à la terminer, l’esprit serein et le cœur léger, dans les bras de Pierre, l’homme que j’aime, avec qui je partage mes jours et mes nuits, qui embellit ma vie. Lui avait quitté la maison, bien avant le lever du soleil, après avoir remonté la couette sur mes épaules, baisé mes yeux clos, en murmurant avec tendresse :
– A ce soir, mon cœur.
Cette promesse suffisait à me réjouir et à faire filer le temps jusqu’à la soirée. Lorsqu’il vient et dort aux Etangs, Pierre se lève tôt pour rejoindre ses enfants et prendre avec eux le petit-déjeuner, puis aller travailler. Il exerce la profession de notaire, à Ixelles, et il est père de deux garçons qu’il élève seul, Matthieu et Thomas, âgés de dix-huit et dix ans. Ses fils justifient que nous habitions séparément, mais pas seulement. A cet instant, il est prématuré d’expliquer pour quelle raison je vis à Bruxelles, en quelle circonstance j’ai rencontré Pierre, combien la vie est douce et heureuse avec lui ou de quelle façon je désire, malgré tout, préserver mon indépendance et loger de mon côté.
Ce jeudi était à la neige. Fait rare, mais pas exceptionnel en hiver. Une neige épaisse et lourde avait recouvert la ville, tout englouti, engourdi, et les heures s’étaient égrainées au ralenti. Rien de ce qui était prévu n’est advenu. Par la fenêtre, mon chat Kazimir avait regardé les flocons virevolter, avec curiosité. Il était intrigué, aussi chagriné. S’il sortait, il se gelait les pattes, il se mouillait les poils, il se glaçait les moustaches. Comme moi, il détestait la neige. Je détestais l’hiver. Je détestais le froid. Je ne me faisais pas à ce climat, plus rude que celui de Paris. J’attendais les vacances de Carnaval avec impatience. Je projetais une escapade au soleil avec Pierre, en amoureux, rien que nous deux. Puis des déplacements ici ou là, dictés par un agenda professionnel déjà chargé, à Madrid et Bologne, les premières foires d’art contemporain de l’année.
S’étaient enchaînés les incidents informatiques, mêlés les tracas pratiques, emmêlés les annulations de rendez-vous, dont celui que j’attendais fermement avec un collectionneur d’Anvers. Cet esthète promettait de me montrer des pièces d’art minimaliste italien rares et cotées dont il souhaitait se séparer et qu’il envisageait de mettre aux enchères, sous le marteau de Paul Brown, commissaire-priseur redouté autant que respecté, aux allures de gentleman policé, mais aux prises de position artistiques audacieuses et enviées.
Mauvais présage. Après une journée qui avait traîné en longueur, qui n’avait fait que l’éloge de l’ennui et de la lenteur, Pierre m’annonçait devoir renoncer à notre soirée, parce que, pareillement, son emploi du temps avait été chamboulé. Jugeant hasardeux de braver l’épisode neigeux pour visiter une exposition de photos intitulée Face des espaces, proposition sur « l’exploration de la représentation de l’espace, entre stratégie d’organisation et perspective d’orientation, destiné à créer un dialogue ambigu à différentes échelles plastiques en milieu périurbain », je me résignais à rester avec mon chat et à entamer avec lui une énième, et néanmoins captivante discussion esthétique, entre hommage et témoignage, avec ce questionnement sur le bien-fondé d’une réitération suprématiste de noir sur blanc, chat noir sur fond de neige blanc. Même avec la meilleure volonté d’un artiste sonore inspiré, mauvais projet. L’animal était morose, ayant épuisé son quota de patience, toutefois immense, à regarder les flocons de neige tomber.
Pourquoi s’était-il obstiné à garder les yeux rivés dehors, scrutant la rue déserte et les étangs obscurs, par delà le jardinet ?
Quand j’ouvre la porte, une odeur âcre de sueur, de vomi et d’alcool me prend à la gorge. Kazimir pousse un miaulement sinistre. Et moi, je reste pétrifiée. Dans mon métier de chercheuse d’art, je rencontre assez de gardes du corps, vigiles et autres agents de sécurité pour vite comprendre que, dans la journée, les deux hommes qui me font face, grands et costauds, traits lourds, cheveux ras blonds ou blancs, ne sont pas affectés à la surveillance d’un jardin d’enfants. Ce que je m’explique moins est pourquoi ils déboulent au milieu de la nuit en portant un homme blessé, inconscient, ou qui semble l’être, même si celui-ci est un artiste que je connais. Vu son état, n’eut-il pas été préférable de l’amener à l’hôpital pour le soigner ?
Je tente d’affecter la maîtrise de soi, en l’occurrence de moi, afin d’obtenir une explication à cette irruption aussi tardive qu’inopinée. Je réussis à articuler :
– Messieurs, ne vous êtes-vous pas trompés d’adresse ?
Les deux me regardent avec une moue que je juge vraiment décourageante. Je retente :
– Avions-nous rendez-vous ?
– Madame Belmont, on vous le dépose où ? se contente de demander le plus loquace, mu par une louable intention de faire avancer la discussion.
Cherchant eux-mêmes la réponse, les types jettent un coup d’œil méfiant au-dessus de mon épaule. Que craignent-ils ? Voir surgir un individu patibulaire ? Ce sont eux qui ont un air à deux airs. A l’instinct, je suppose que le loquace, qui ne fait pas dans l’excès d’amabilité, a la direction de l’opération, le muet la responsabilité de sa réalisation. Il n’y a guère, ils étaient videurs dans un tripot malfamé. Ils sont maintenant liquidateurs, nettoyeurs, fossoyeurs, que sais-je, exécuteurs d’une assez basse besogne : se débarrasser d’un quidam bien amoché en faisant croire qu’il a fait une chute dans un escalier. J’hésite entre la surprise et le doute, face à deux individus qui sortent d’un film médiocre, au scénario raté qui frise l’improvisation bâclée. Je négocie :
– Allez à l’hôpital. C’est tout à côté. Impossible de le manquer. L’amener ici n’est pas une bonne idée. Je ne suis pas toubib. Avez-vous vu son état ? Messieurs, dites-moi. Que lui est-il arrivé ?
Malgré mes questions, en dépit du désarroi que je tente de dissimuler, l’artiste toujours sans réaction sous leur poigne, les visiteurs de la nuit ne se montrent guère compréhensifs, encore moins collaboratifs. Ils repoussent ma proposition :
– On n’a pas d’ordre pour l’hôpital. On le dépose où ?
Leur insistance est mal venue. Je cherche à savoir qui sont ces malotrus. Peine perdue, c’est sans appel :
– Sans importance pour toi.
Qu’en savent-ils ? Ils commencent à m’horripiler, en faisant les familiers. Depuis quand se tutoie-t-on sans être présenté ? Le chat s’agace, s’énerve, en leur tournant autour, poils tout hérissés. Avec le téléphone que j’ai gardé à la main, je compose discrètement le 118. Ces individus ne me disent rien de bon. Sans vouloir faire un procès d’intention, ils semblent bien mal élevés, si ce n’est mal intentionnés. J’ai idée qu’ils ne sont pas innocents du triste état de leur compagnon de virée, virée qui s’est mal passée.
Tentative mort-née. Le loquace m’arrache le téléphone des mains avant d’avoir le temps de lancer l’appel.
– Evite de rameuter tout le quartier, ma jolie.
– Gurf ! fais-je surprise.
– Je répète, on le dépose où ?
Las, il n’attend pas la réponse, en me poussant violemment en arrière dans l’entrée, et les deux pénètrent à l’intérieur, sans plus rien demander. Après une rapide inspection, ils soutiennent, ou plutôt traînent, le blessé jusqu’au salon. Ils le déposent, ou plutôt le jettent, sur le canapé. L’homme tombe, tel un paquet, un pantin désarticulé. Par chance, sa chute est amortie par le grand manteau qu’il porte. Il s’affale, il s’affaisse, plus qu’il ne tombe. Je ne peux m’empêcher de pousser un cri, prise d’effroi autant que de pitié. Ce n’est pas au goût de mes ex-nouveaux amis qui reviennent vers moi. Sans voir le coup venir, le muet me gifle et, miracle, il parle.
– Ta gueule, menace-t-il. Si tu ne la fermes pas, je t’en remets une autre.
Mieux vaut que le muet ne parle pas. Sous la douleur, je porte la main sur ma joue. Je préfère me taire, du coup.
– Maintenant, il est sous ta responsabilité, conclut l’autre en me rendant le téléphone. Bonne nuit, chérie.
Les types repartent comme ils sont arrivés. Déterminés, discrets, pressés. Loquace et Muet sortent et claquent la porte derrière eux, me laissant seule avec Kostya. Et le chat. »
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