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Dans le lointain pays de Linn-Leog, une légende racontait qu’un jour, un ours avait fait un rêve. A la suite de ce songe, il partit au loin avec son amie la marmotte, sur un petit radeau en bois, au fil des torrents et des rivières. Personne ne les avait plus revus.Seul le Grand Esprit sait ce qu’ils sont devenus. Bien des années plus tard, cette ancienne histoire trottait dans la tête d’un vaillant ours brun qui vivait aussi là-haut dans les montagnes de Linn-Leog. Et elle l’agaçait et l’attristait, car Gurfpad, c’était son nom, ne faisait jamais de rêves. Ou du moins s’il en avait fait, c’était depuis si longtemps, qu’il ne savait plus ce que c’était.
– Pourquoi est-ce que je ne rêve pas ? soupirait-il.
Il aurait tant aimé voir des images, avoir des émotions, des aventures, peut-être des messages comme lui confiaient avoir ses compagnons. Il ressentait bien que quelque chose lui manquait, lui échappait, comme coupé d’une dimension inconnue ou bloqué devant un chemin fermé. Les jours de mélancolie il se prenait à partie « où sont passés les rêves ? tes rêves, Gurfpad ? »
Alors il errait et quand il rencontrait des animaux dans la vallée ou sur les hauts plateaux, il questionnait les uns ou les autres :
– Tu fais des rêves, toi ?
Certains lui répondaient avec franchise, d’autres avec duplicité : oui bien sûr, en racontant ce dont ils avaient rêvé ou en inventant un rêve. Quelques fois, ceux qui voulaient le tranquilliser lui disaient :
– Non, non, je ne rêve pas !
Ils espéraient ainsi calmer son inquiétude, limiter son tracas, le rendre moins chagrin. Rassuré, Gurfpad s’en allait content, pensant que les rêves n’étaient pas si courants ni importants. Il retrouvait alors son entrain et sa bonne humeur, à faire des roulades au milieu des fleurs. Jusqu’au moment où, après une ou deux nuits paisibles, plongé dans un sommeil de plomb, il se remettait à gamberger sur cette histoire de rêve qui avait conduit un ours et une marmotte des temps anciens à partir du haut pays de Linn-Leog. Où donc avaient-ils été ? Au pays des rêves ? Ce pays existait-il ? Etait-ce un mystère d’ours ? Des anciens prétendaient que l’ours et la marmotte étaient revenus. Mais rien n’était moins sûr, même si d’aucuns affirmaient que la marmotte était revenue seule ou que c’était l’ours qui était réapparu. D’autres croyaient qu’ils avaient regagné ensemble les montagnes. De toutes façons, personne ne les avait reconnus. Et certains étaient convaincus que seul leur esprit était revenu et qu’il flottait sur les montagnes de Linn-Leog et que c’était l’esprit de liberté.
Tout cela restait étrange et bien compliqué. Gurfpad ne cessait de s’interroger. Les rêves pouvaient-ils avoir des effets si puissants ? Lui qui était un grand ours plein de force et de vigueur ne rêvait pas, alors que de chétives bestioles savaient le faire. Au fond, les rêves étaient peut-être dangereux. Ainsi était-il bon de ne pas rêver. Ou bien il fallait avoir une marmotte ? Or celles qu’il croisait en chemin avaient une fâcheuse tendance à se cacher ou à fuir. Etait-il assez aimable ? Etait-ce la raison pour laquelle il était privé de rêves ? Mais ceux qui rêvaient étaient-ils plus plaisants, plus heureux ? Etait-ce une punition ? Ou une bénédiction ?
– Et j’ai tant à faire, se consolait-il pour un temps. Je n’ai pas le loisir de rêver. Je suis si occupé, fatigué, et mes nuits sont courtes.
Car Dangaldir le terrible dragon vivait au pied des falaises de Cuirhyn, aux confins du pays, avec ses hordes de bêtes farouches, sangliers, hyènes et même, disait-on, des chevaux sanguinaires mangeurs de chair. Gurfpad sentait qu’il était le seul à pouvoir leur faire face et à endiguer la menace, contenir leurs perfides attaques. C’était sa responsabilité.
– Si je rêve, s’inquiétait-il, pourrai-je encore défendre mon territoire et celui de tous les animaux qui habitent dans la vallée. Serai-je vaincu ou obligé de partir ? Où irai-je ? Où me réfugier ? Le terrible dragon détruira tout !
Ces questions et bien d’autres tournoyaient dans sa tête d’ours. Bien que courageux et redoutablement fort, il tournait en rond. A en perdre parfois le boire et le manger. Ou le sens des réalités. Il délaissait les longues ballades dans les champs de fleurs parmi les abeilles butineuses, les baignades dans les torrents impétueux, les jeux dans les vallons ensoleillés, les escalades aventureuses pour surveiller les falaises menaçantes.
Tout le peuple des animaux de la vallée s’en inquiétait. Certes l’ours était encore assez dangereux et vigoureux, sa simple présence écartant les gardiens sournois de Dangaldir ou même Urlnet le terrible puma des montagnes. Mais s’il continuait à se morfondre et à dépérir, il ne serait bientôt plus apte à le faire. Il deviendrait lui-même la proie de ces bêtes mauvaises. Et tous auraient à pâtir de leurs assauts destructeurs. Leur défaut de courage trouvait son secours dans la nécessaire force d’ours.
Pourquoi l’ours ne rêvait-il pas ? C’était la question qui revenait dans beaucoup de conversations. Et surtout, pourquoi en était-il si ennuyé ? Certains disaient : pourquoi veut-il rêver ? Ce à quoi nombreux étaient ceux qui affirmaient : impossible de vivre sans rêves ! Tandis que d’autres opposaient que les rêves ne servaient à rien. Leurs débats s’éternisaient sans solution concrète, malgré leur agitation.

2

Un jour noir de nuages d’orage, lors d’une déambulation mélancolique, au détour d’un vieil arbre abattu par le vent, Gurfpad surprit Touzen, le grand-duc savant, grand hibou bienveillant maître des nuits du Linn-Leog. Ce dernier eut une belle frayeur et crut son heure arrivée. Mais l’ours morose et indolent l’épargna. Tout autant surpris et décontenancé, Gurfpad s’assit derechef sur une souche recouverte de mousse tandis que Touzen gagnait une branche hors de portée des terribles griffes. Appréciant sa chance, l’élégant oiseau remercia le ciel et s’enquit, d’une voix dissimulant son émotion :
– Ne serais-tu pas Gurfpad, l’ours sans rêves ?
– Me connais-tu ?
– Bien sûr, tu es célèbre dans toutes les montagnes du pays !
– Célèbre ? Tout le monde se moque. Je ne serais pas assez fort pour rêver, qu’ils disent.
– Quelle idée as-tu là ? Il est normal de vouloir rêver, lui assura le hibou, en déviant le sujet.
Touzen faisait partie de ces esprits curieux capables de recourir aux détours de la conversation pour explorer à loisir une hypothèse nouvelle. Soudain l’ours dressa ses oreilles rondes et demanda, intrigué :
– Tu t’y connais en rêves ?
– Pour sûr, je suis un animal nocturne. La nuit, c’est pour les rêves.
Frappé par cette logique magistrale, Gurfpad pensa que ce hibou était de bonne ressource. Il continua :
– Tu sais comment rêver ? Tu pourrais m’aider ?
– Peut-être bien, risqua l’oiseau. Les songes de la nuit sont choses subtiles et nous hiboux sommes pleins de savoirs et de sagesse.

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